Album du mois – Morrissey – California Son
Le Britannique Morrissey a choisi de rendre hommage à des chansons nées de l’autre côté de l’Atlantique. California Son est ainsi un album de reprises, le douzième de sa carrière solo, dont l’essence plonge profondément dans les années 1960 et 1970.
Certains diront que lorsqu’un artiste manque d’inspiration, il publie un album de covers. Mais Morrissey n’a jamais fait ce que l’on attendait de lui. Depuis longtemps, il suit ses propres envies et n’hésite jamais à dire ce qu’il pense. L’homme cultive la controverse avec constance.
Adolescent, Morrissey admirait Sandie Shaw, David Bowie, Marc Bolan, mais aussi New York Dolls et Sparks. Aujourd’hui, il puise dans le répertoire d’artistes aussi variés que Buffy Sainte-Marie, Laura Nyro, Jobriath, Bob Dylan, Tim Hardin ou encore Roy Orbison.
Je ne vais pas le cacher : j’ai éprouvé quelques difficultés à écrire sur cet album. Plusieurs écoutes ont été nécessaires pour véritablement apprécier ces reprises.

Le titre d’ouverture, “Morning Starship”, témoigne du désir de Morrissey de transmettre un message à travers ses choix. Son auteur original, Jobriath, fut le premier musicien rock ouvertement gay. Cette nouvelle version bénéficie d’une production plus actuelle que celle de 1973. Pourtant, alors que l’interprétation frôle le sans-faute, un “lalalalala” final vient légèrement agacer. Dommage.
Avec “Don’t Interrupt the Sorrow” de Joni Mitchell, l’ambiance 70’s se confirme : nappes de synthétiseurs et saxophone enveloppent le morceau. Sous le soleil californien, l’ensemble peut séduire ; sous nos latitudes, l’enthousiasme reste plus mesuré.
“Only a Pawn in Their Game”, signé Bob Dylan, évoque l’assassinat du militant des droits civiques Medgar Evers. Morrissey s’approprie le morceau avec conviction. Sa voix, plus ample et mélodique, apporte une nouvelle dimension à cette chanson engagée.
On commence à taper du pied avec “Suffer the Little Children” de Buffy Sainte-Marie. Morrissey y apporte une touche bluesy inattendue, assumant pleinement son rôle de crooner ténébreux.
L’une des plus belles interprétations du disque reste “Days of Decision” de Phil Ochs. Une guitare acoustique, une interprétation épurée : Morrissey aurait presque pu la chanter a cappella. Ces 2 minutes 56, inspirées du mouvement des droits civiques, constituent un moment de grâce. Le morceau aurait aisément trouvé sa place sur Kill Uncle.
La reprise de “It’s Over” de Roy Orbison est appliquée et élégante. Morrissey y convie la chanteuse américaine LP, dont la présence reste toutefois très discrète.
Il y a aussi des moments de pur éclat. “Wedding Bell Blues”, popularisé en 1965 par The 5th Dimension, fonctionne parfaitement en duo avec Billie Joe Armstrong. Sorti en single, le titre s’accompagne en face B de Brow Of My Beloved, l’une des meilleures compositions récentes de Boz Boorer.
Avec “Loneliness Remembers What Happiness Forgets”, initialement chanté par Dionne Warwick, l’album bascule dans un kitsch assumé. Le morceau pourrait presque figurer au générique d’un film de Gérard Oury, voire dans une sélection pour l’Eurovision.
“Lady Willpower”, écrit par Jerry Fuller et popularisé par Gary Puckett and The Union Gap, permet à l’ex-leader des The Smiths de jouer avec le thème de la frustration amoureuse. Tube en 1968, le morceau pourrait encore séduire aujourd’hui.
On roucoule gentiment sur “When You Close Your Eyes” de Carly Simon, avant de passer à l’un des sommets du disque.
L’autre grand moment de l’album reste la version piano de “Lenny’s Tune” de Tim Hardin, auteur du classique “If I Were a Carpenter”. Il s’agit d’une ode à Lenny Bruce, figure majeure de la contre-culture, décédé d’une overdose de morphine en 1966.
“Lenny’s Tune” est sans doute le morceau le plus bouleversant du disque. Morrissey y chante la perte, la mort et l’absence avec une sobriété saisissante :
“I have lost a friend and I don’t know why. But never again will we get together to die.”
Somptueuse, sombre et funéraire, cette reprise touche par sa simplicité. Le mariage voix-piano, dépouillé, produit un effet que l’on n’osait plus espérer.
L’album se conclut sur une autre pépite : “Some Say I Got Devil” de Melanie Safka, qui sonne comme un nouveau pied de nez à ses détracteurs :
Some say I got devil / some say I got angel / I am just someone in trouble / I don’t think I’m in danger.

Finalement, Morrissey s’en sort avec les honneurs. Il a récemment affirmé qu’il n’avait jamais aussi bien chanté — difficile de ne pas acquiescer.
California Son est un disque destiné autant aux fidèles qu’aux curieux : parfois agaçant, souvent merveilleux. Quelquefois proche du K.O., Morrissey se relève encore et parvient, une fois de plus, à nous surprendre.
À quand un album Manchester Son ?

