Album du mois – Passenger – Nightbus
Il y a des albums qui ressemblent à des cartes postales. Et puis il y a ceux qui évoquent une rue déserte à 3 h du matin : le vent qui fait vibrer les panneaux, un lampadaire qui clignote, et ce sentiment étrange d’être seul avec soi-même. Passenger, le premier album de Nightbus, appartient sans conteste à cette deuxième catégorie.
Originaire de Manchester, Nightbus se distingue comme l’un des groupes les plus fascinants de la nouvelle scène alternative britannique. Formé par Olive Moretti (chant, synthés) et Jake Cottier (production, claviers), le duo construit un univers sonore nocturne, à la frontière du post-punk, de la new wave et d’une électro brumeuse héritée du trip-hop.
Le nom du groupe — Nightbus — en dit long sur leur esthétique : une musique pensée comme un trajet solitaire dans la nuit, guidée par les lumières urbaines et les silences qui s’étirent entre deux arrêts. Une image qui deviendra leur signature.
Dès leurs premiers singles, le duo séduit par une cohérence rare : visuels en noir et bleu, silhouettes floutées, clips tournés dans des parkings vides ou des rues désertes. Leur son, à la fois froid et enveloppant, oscille entre New Order, Portishead, l’austérité minimaliste de la cold wave européenne et des mélodies pop intimistes.
Signé sur le label indépendant Melodic Records, réputé pour son flair envers les artistes hybrides et audacieux, Nightbus enregistre Passenger avec le producteur Alex Greaves, déjà à l’œuvre sur les albums de bdrmm, HONESTY, Heavy Lungs et Working Men’s Club.
Enregistré à Leeds, Passenger est sorti le 10 octobre 2025, annonçant un duo capable de transformer la mélancolie nocturne en une expérience musicale intense et singulière.

L’album s’ouvre sur l’instrumental atmosphérique “Somewhere, Nowhere”. Des nappes sombres et une pulsation ralentie envahissent l’espace sonore, plongeant l’auditeur dans les ténèbres douces qui baignent tout le disque.
Suit “Angles Mortz”, l’un des sommets de l’album. Une basse tranchante, un chant fiévreux et un refrain entêtant font de ce morceau l’incarnation parfaite du mélange post-punk / électro qui constitue la signature de Nightbus.
“False Prophet” adopte un tempo plus lent et hypnotique, construit en crescendo. La voix d’Olive Rees y devient presque prophétique, oscillant entre murmure et menace voilée. On ferme les yeux, immergés dans un univers mêlant la froideur de Xmal Deutschland à des sonorités techno-acid d’Orbital — un titre qui appelle à danser dans une cave aux chandelles et aux chauves-souris.
“Fluoride Stare” offre une respiration plus lumineuse, teintée d’influences années 80, mais conserve cette distance mélancolique qui traverse tout l’album.
Avec “The Void”, Nightbus plonge dans une atmosphère trip-hop et gothique, enveloppée de reverb. Sobriété et puissance cohabitent dans un morceau qui explore l’auto-déconstruction et les relations conflictuelles. Naviguant vers des tonalités rêveuses, la chanson rappelle les boucles hypnotiques de Curve ou, plus récemment, le travail de I Break Horses.
“Ascension” est le single qui fait basculer l’album vers la lumière. Direct et dansant, il offre une parenthèse euphorique dans ce voyage nocturne. Inspiré des clubs des années 2000 et des rythmes new-yorkais, le morceau évoque une ascension vertigineuse, entre feu d’artifice et tube néon. « On a vraiment l’impression d’assister à la fin de quelque chose, et c’était intentionnel », expliquent les membres du groupe.
Le clip a été co-réalisé avec Beck Cooley.
La deuxième face s’ouvre avec “Just A Kid”, un interlude dépouillé et quasi intime. Les samples soigneusement sélectionnés font revivre le morceau house du même nom, issu des débuts du groupe, dans une réinterprétation dream-pop à l’énergie brute.
“Host” constitue l’épine dorsale de l’album : six minutes mêlant dub, dubstep spectral et montée dramatique. Probablement le titre le plus audacieux et marquant de Passenger.
“Landslide” marque un moment dream-pop fragile, parlant de chute et de dépendance. Ce morceau évoque l’addiction à la vie de groupe.
Les guitares cristallines, les mélodies lumineuses et la basse vibrante s’entrelacent avec des rythmes dansants, créant un équilibre parfait.
“Renaissance” se fait plus sombre, explorant la lutte intérieure et les identités multiples qui cohabitent dans chacun de nous.
“7AM” sonne comme la fin de la fête : gueule de bois, lumière grisâtre et sentiment d’après-coup.
Enfin, “Blue in Grey” clôture l’album sur une note apaisée et méditative. Une sortie douce, comme un dernier regard par la fenêtre avant la fin du trajet.

Avec Passenger, Nightbus signe un premier album dense, mature et cohérent, capable de naviguer entre noirceur et euphorie, introspection et énergie dansante. Entre influences gothiques, post-punk et électro rêveuse, le duo construit un univers reconnaissable, immersif et audacieux.
Chaque titre contribue au voyage nocturne, offrant à l’auditeur une expérience à la fois émotionnelle et sensorielle — une réussite impressionnante pour un premier essai.

