
Mr Erudit – 21 mai 1982 : naissance d’un mythe appelé The Haçienda
Avant de devenir le temple de l’Acid House, le cœur battant de Madchester et l’un des clubs les plus mythiques de l’histoire de la musique britannique, The Haçienda n’était encore qu’un ancien entrepôt de yachts au cœur d’un Manchester industriel en pleine crise.
Le 21 mai 1982, au 11-13 Whitworth Street West, un nouveau lieu ouvre ses portes. Son nom : FAC 51 The Haçienda.

Personne ne sait encore que cette soirée marque le début d’une aventure qui s’achèvera quinze ans plus tard, après avoir profondément transformé la culture musicale britannique.
Car dès sa conception, l’Haçienda n’est pas pensée comme une simple discothèque. L’ambition est beaucoup plus large : créer à Manchester un espace où concerts, DJ, danse, art, mode et culture underground puissent se rencontrer.
Manchester, 1982 : une ville à réinventer
Au début des années 1980, Manchester est encore bien loin de la capitale culturelle qu’elle deviendra quelques années plus tard.
Le déclin industriel a laissé de profondes cicatrices. Le chômage est élevé, certains quartiers se dégradent rapidement et la scène musicale locale manque cruellement de lieux capables d’accueillir une nouvelle génération d’artistes et de publics.
C’est dans ce contexte que Tony Wilson, journaliste et présentateur de télévision, fondateur de Factory Records, et Rob Gretton, manager de Joy Division puis de New Order, commencent à imaginer un nouveau type de club.
L’idée se précise notamment après les séjours de New Order à New York, où le groupe découvre une scène nocturne radicalement différente de celle de Manchester. Dans des clubs comme le Danceteria ou le Hurrah, musique live, DJ et culture de la danse se côtoient sans véritable frontière.
Pourquoi Manchester ne pourrait-elle pas, elle aussi, posséder un lieu de cette nature ?
Le projet prend alors forme dans un ancien showroom et entrepôt de yachts situé sur Whitworth Street West.
Le bâtiment est immense, brut, industriel.
Il va bientôt devenir l’Haçienda.

Un club pensé comme une œuvre d’art
Pour transformer cet ancien entrepôt, Factory Records fait appel à l’architecte Ben Kelly.
Le choix n’est pas anodin. Ben Kelly connaît déjà l’univers de Factory et travaille notamment avec Peter Saville, le directeur artistique du label, qui participe à l’identité visuelle du projet.
Plutôt que de masquer le passé industriel du bâtiment, Ben Kelly choisit de l’intégrer pleinement à son architecture.
Colonnes métalliques, poutres apparentes, matériaux bruts et volumes gigantesques deviennent les éléments constitutifs d’un décor qui tranche radicalement avec celui des discothèques traditionnelles de l’époque.
L’Haçienda ressemble moins à une boîte de nuit conventionnelle qu’à une installation artistique futuriste.
Son identité est renforcée par le fameux numéro FAC 51, attribué au club dans le catalogue de Factory Records.
Les travaux, eux, prennent rapidement une ampleur considérable. Le budget initial explose et Factory Records estime finalement l’investissement nécessaire à la réalisation du lieu entre 200 000 et 350 000 livres.

Le plus surprenant est pourtant à venir : malgré son ambition et son succès culturel, l’Haçienda va devenir un véritable gouffre financier.
Mais à qui appartient réellement l’Haçienda ?
Contrairement à une idée largement répandue, The Haçienda n’est pas simplement « le club de Tony Wilson ».
Le projet repose sur plusieurs personnalités liées à Factory Records et à New Order, dont les rôles sont complémentaires.
Au cœur de cette aventure se trouvent Tony Wilson, figure publique et cofondateur de Factory ; Alan Erasmus, son associé au sein du label ; et Rob Gretton, manager de New Order et l’un des principaux initiateurs du projet.
New Order, de son côté, joue un rôle essentiel dans son financement.
Quant à Peter Saville, il participe à la conception de l’identité visuelle du lieu, sans pour autant en être propriétaire.
Le site officiel de l’Haçienda présente ainsi le projet comme ayant été conçu, fondé et financé par Factory Records et New Order, avec Rob Gretton, Tony Wilson et Alan Erasmus au cœur de sa création.
Et c’est ici que commence l’une des grandes bizarreries économiques de l’histoire de Factory : New Order va contribuer à financer un club qui perd énormément d’argent.
Les revenus générés par le groupe permettront progressivement de maintenir l’entreprise à flot.
Mais avant les problèmes financiers, il faut d’abord ouvrir les portes.

21 mai 1982 : Opening Night
Vendredi 21 mai 1982.
Après des mois de travaux, l’Haçienda ouvre enfin ses portes.
Pour cette première soirée, Factory choisit un groupe qui incarne parfaitement l’esprit international que le nouveau lieu souhaite afficher : ESG, formation new-yorkaise originaire du Bronx, dont la musique mêle funk, post-punk, minimalisme et rythmes destinés à la danse.
Pour ESG, l’événement est historique puisqu’il s’agit de sa première prestation européenne.
Le choix du groupe n’a rien d’anodin. Manchester regarde alors de plus en plus vers New York, où une nouvelle culture musicale est en train d’émerger, brouillant les frontières entre concerts, DJ et danse.
Le programme officiel annonce simplement :
Friday 21st – Opening Night with ESG
Compared by Bernard Manning
Et c’est précisément là que cette première soirée va prendre une tournure pour le moins inattendue.

Pour présenter la soirée, Tony Wilson fait appel à Bernard Manning, célèbre humoriste mancunien.
Sur le papier, le choix paraît pour le moins surprenant.
D’un côté, un lieu avant-gardiste inspiré par les clubs new-yorkais, avec ESG en tête d’affiche.
De l’autre, un comique populaire issu d’une tradition de stand-up beaucoup plus conventionnelle.
Lorsque Bernard Manning découvre le bâtiment, celui-ci porte encore largement les traces de sa transformation récente. L’Haçienda ressemble davantage à un chantier industriel qu’à un club flambant neuf.
Sa réaction est devenue l’une des anecdotes les plus célèbres de l’histoire du lieu.
Après avoir observé les lieux et son public, Bernard Manning aurait notamment comparé l’Haçienda aux « trous à rats » dans lesquels il avait déjà joué, avant de considérer que celui-ci était encore pire.
La plaisanterie ne rencontre évidemment pas le succès escompté.
Bernard Manning quitte finalement la scène et, selon plusieurs témoignages, rend son cachet.

Pour un lieu qui prétend révolutionner la nuit britannique, le départ de son premier présentateur constitue une entrée en matière pour le moins chaotique.
Mais ce n’est pas lui qui va marquer musicalement cette première nuit.
ESG : le véritable événement de la soirée
Quelques heures plus tard, ESG monte sur scène.
Formé dans le Bronx autour des sœurs Scroggins, le groupe apporte à Manchester une musique minimaliste, profondément rythmique, à la croisée du funk, du post-punk, du hip-hop naissant et de la dance music.
Leur présence correspond parfaitement à la vision de Wilson, Gretton et New Order.
L’Haçienda ne doit pas être simplement un endroit où l’on vient voir jouer un groupe.
Elle doit devenir un lieu où la musique live et la musique dansante peuvent se rencontrer.
Une idée encore relativement nouvelle en Grande-Bretagne, mais qui va bientôt devenir l’une des clés de son identité.

Et dès le lendemain, le nouveau club va confirmer qu’il entend bien fonctionner selon ses propres règles.
Le lendemain : Cabaret Voltaire
À peine inaugurée, l’Haçienda ne laisse pas retomber l’effervescence.
Dès le 22 mai 1982, au lendemain de la soirée d’ouverture, le club accueille Cabaret Voltaire, accompagné d’Eric Random.
Le choix est révélateur : après le funk minimaliste d’ESG, c’est au tour de l’avant-garde électronique et industrielle britannique d’investir les lieux.
Les concerts vont dès lors se succéder à un rythme soutenu. The Teardrop Explodes et 23 Skidoo figurent parmi les premiers groupes à fouler la scène, tandis que la programmation des semaines suivantes confirme l’éclectisme revendiqué par les fondateurs.
En juin, le public peut notamment découvrir Subway Sect, John Cooper Clarke, Orange Juice, Culture Club ou encore The Durutti Column.
Puis, le 26 juin 1982, un peu plus d’un mois après l’ouverture, New Order joue enfin dans le club auquel le groupe a largement contribué à donner naissance.
Cette première programmation en dit déjà long sur l’ambition de l’Haçienda : faire se rencontrer des artistes et des publics venus d’univers musicaux très différents, du post-punk au funk, de la soul à l’électronique, de la pop à l’expérimentation.
La suite va prouver que cette vision était loin d’être utopique.
The Haçienda va bientôt devenir bien plus qu’une salle de concerts : un laboratoire musical où les frontières entre scène, dancefloor et DJ booth vont progressivement disparaître.
Les premières dates historiques:
21 mai 1982 — Opening Night : ESG, présenté par Bernard Manning
22 mai 1982 — Cabaret Voltaire + Eric Random
27 mai 1982 — The Teardrop Explodes
29 mai 1982 — 23 Skidoo
19 juin 1982 — Culture Club
23 juin 1982 — The Durutti Column
26 juin 1982 — New Order
7 juillet 1982 — Liaisons Dangereuses
9 juillet 1982 — A Certain Ratio
14 juillet 1982 — Echo & The Bunnymen
17 juillet 1982 — Simple Minds
Cette succession de concerts, dès les premières semaines, illustre parfaitement l’ambition de l’Haçienda : faire de Manchester un carrefour où le post-punk britannique, les musiques électroniques, la soul, le funk, le hip-hop et les cultures alternatives peuvent se rencontrer.
