
A side / B side – The Saints – (I’m) Stranded / No Time
Lorsque l’on évoque les débuts du punk, les noms des Sex Pistols, des Clash ou des Damned reviennent systématiquement. Pourtant, à plus de 16 000 kilomètres de Londres, un groupe de Brisbane avait déjà enregistré et publié l’un des actes fondateurs du mouvement.
En septembre 1976, The Saints sortent leur premier 45 tours, « (I’m) Stranded » accompagné de « No Time » en face B. Un disque devenu aujourd’hui un classique et l’une des pierres angulaires du punk mondial.
The Saints voient le jour en 1973 à Brisbane, dans l’État du Queensland, autour de Chris Bailey (chant), Ed Kuepper (guitare) et Ivor Hay (batterie), rejoints par Kym Bradshaw à la basse en 1976. À une époque où la scène australienne est dominée par le hard rock, le groupe développe un son brut, rapide et nerveux, nourri de garage rock, de rhythm & blues et de l’énergie des Stooges ou des MC5.
Faute de trouver une maison de disques intéressée, les musiciens décident de tout faire eux-mêmes. Ils créent leur propre label, Fatal Records, enregistrent deux titres dans les studios Bruce Window de Brisbane en juin 1976 avec le producteur Mark Moffatt, puis pressent seulement 500 exemplaires de leur premier single.

(I’m) Stranded (A side)
Paru en septembre 1976, « (I’m) Stranded » précède les premiers singles des Sex Pistols, des Clash, des Damned ou encore des Buzzcocks. Beaucoup considèrent ainsi ce disque comme le véritable point de départ du punk australien, voire comme l’un des tout premiers enregistrements punk au monde.
Le morceau est signé Chris Bailey et Ed Kuepper. Son riff tranchant, son urgence permanente et la voix rageuse de Chris Bailey traduisent un sentiment d’isolement.
Le guitariste Ed Kuepper a raconté que la mélodie lui est venue lors d’un voyage en train, tard dans la nuit, entre le centre de Brisbane et la banlieue où vivaient ses parents. Il écrivit le premier couplet avant de confier le texte à Chris Bailey, qui développa le reste de la chanson.
Si l’idée de départ était très concrète, Chris Bailey en fit un texte beaucoup plus universel, exprimant un profond sentiment de déracinement, une sensation d’être « bloqué » qui dépassait rapidement la simple expérience personnelle pour symboliser l’isolement culturel de l’Australie de l’époque.
Beaucoup de critiques voient également dans « (I’m) Stranded » une métaphore de la condition des jeunes Australiens du milieu des années 1970. À l’époque, Brisbane est une ville conservatrice, culturellement isolée des grands centres musicaux comme Londres ou New York.
Les membres des Saints avaient le sentiment d’être coupés du reste du monde, sans véritable scène musicale où s’exprimer.
La chanson est ainsi devenue un véritable hymne à l’isolement social et culturel, bien avant que le slogan « No Future » ne popularise ce malaise en Grande-Bretagne.
No Time (B Side)
En face B, « No Time » poursuit dans la même veine : un morceau fulgurant, plus direct encore, porté par une guitare abrasive et une rythmique implacable.
Souvent éclipsée par la face A, cette chanson est pourtant considérée par de nombreux amateurs comme l’une des meilleures faces B de l’histoire du punk, illustrant parfaitement l’énergie brute des premiers Saints.
Si le disque passe quasiment inaperçu en Australie, quelques exemplaires sont envoyés à la presse britannique. La réaction est immédiate. Le journaliste Jonh Ingham du magazine Sounds le désigne comme le célèbre « Single of this and every week ».
Ce soutien attire rapidement l’attention d’EMI, qui signe le groupe et lui permet de partir pour le Royaume-Uni au début de 1977.
Publié le 21 février 1977, « (I’m) Stranded » devient le premier album du groupe. Enregistré en partie à Brisbane, il développe la formule inaugurée par le single : guitares acérées, rythmiques explosives et chansons d’une efficacité redoutable.
Aujourd’hui, considéré comme l’un des plus grands albums punk de tous les temps, il a largement contribué à faire reconnaître The Saints comme l’un des groupes majeurs de la première génération punk, tout en conservant une personnalité très différente de leurs homologues britanniques.
La première édition australienne du 45 tours Fatal Records ne possédait pas de pochette illustrée, les exemplaires étant distribués dans une simple pochette générique afin de limiter les coûts.
Ce n’est qu’avec les rééditions britanniques chez Power Exchange Records en 1977 qu’apparaît la célèbre photo du groupe, devenue indissociable du single. La première édition australienne est aujourd’hui l’un des 45 tours punk les plus recherchés par les collectionneurs.
Près d’un demi-siècle après sa sortie, « (I’m) Stranded » reste une œuvre fondatrice. Plus qu’un simple premier single, il symbolise l’émergence d’une scène punk indépendante capable de rivaliser avec les groupes britanniques, tout en affirmant une identité propre.
Avec seulement deux morceaux enregistrés dans un studio de Brisbane et un pressage de 500 exemplaires, The Saints ont écrit l’une des pages les plus importantes de l’histoire du rock.




