Album du mois – Morrissey – Make-Up Is a Lie
Six ans après I Am Not a Dog on a Chain (2020), Morrissey revient avec son quatorzième album studio, Make‑Up Is a Lie, paru le 6 mars 2026.
Un disque attendu, né dans un climat pour le moins…chaotique.
Enregistré en France en 2023 dans le studio La Fabrique et produit par Joe Chiccarelli, l’album a connu une genèse mouvementée. D’abord imaginé sous le titre Without Music the World Dies, il a changé plusieurs fois de nom et est resté longtemps sans label après la rupture du chanteur avec Capitol Records en 2022. C’est finalement Sire Records – label historiquement lié à l’aventure solo de Morrissey et à celle de The Smiths dans les années 1980 – qui a permis la sortie du disque.
Cette parution arrive dans un contexte médiatique tendu : depuis plusieurs années, Morrissey multiplie les déclarations acerbes contre l’industrie musicale, qu’il accuse de censurer ses projets.
Bien entendu, la presse qui lui est hostile, a descendu ce nouvel album…

J’ai eu la chance de découvrir cet album en avant-première, dans son intégralité, lors d’une Listening Party organisée chez Dialogues Musiques, mon disquaire favori. Après plusieurs écoutes attentives, plus qu’une simple chronique, je vous propose ici une analyse titre par titre.
“You’re Right, It’s Time” (Morrissey / Camila Grey Gutierrez)
L’album s’ouvre avec “You’re Right, It’s Time”, porté par une caisse claire et une ligne de basse funky avant qu’une guitare acoustique ne vienne soutenir la voix de Morrissey.
La composition, signée de la claviériste Camila Grey (connue notamment pour le duo Uh Huh Her), installe un joli groove.
Morrissey joue avec les intonations, modulant sa voix entre ironie et gravité. Le chanteur revient ici à l’un de ses thèmes de prédilection : la liberté d’expression et la censure.
“I wanna move away from those who stare at screens all day
I want to speak up and not be trapped by censorship.”
Le morceau est une belle entrée en matière.
“Make-Up Is a Lie” (Morrissey / Camila Grey Gutierrez/Jonathan Forrest Bates)
Le premier single de l’album est une chanson typique de Morrissey : mélancolique et volontairement ambiguë. Elle est accrocheuse et reste dans la tête comme une chanson punk martelant un message.
Surprenante et énigmatique, elle évoque la visite d’une tombe à Paris, un voyage peut être au 19éme siècle, le siècle de Baudelaire et Oscar Wilde — auteurs qu’il admire.
Un clin d’œil sans doute aussi au titre « Cemetery Gates » des illustres The Smiths. Une chanson où l’homme à la houppette évoque sa jeunesse passée à errer dans le cimetière sud de Manchester.
Déroutant à la première écoute, la chanson reste en tête.
“Donnez-lui un masque, et il dira la vérité.” Oscar Wilde.
“Notre-Dame” (Morrissey / Alain Whyte)
Inspirée par l’incendie en 2019 de la cathédrale parisienne, “Notre-Dame” est sans doute le titre le plus controversé de l’album.
Morrissey y suggère en effet que la version officielle concernant les causes du sinistre serait fausse. Bien qu’il n’ait peut-être pas enregistré certaines des paroles les plus problématiques présentes dans les versions live, une tension palpable et des sous-entendus rendent l’écoute du morceau difficile.
La musique a été composée par Alain Whyte, principal collaborateur et guitariste de Morrissey entre 1991 et 2007.
Musicalement, “Notre-Dame” évoque une synthpop élégante qui rappelle certains morceaux des Pet Shop Boys. Pour ma part, je préfère la version interprétée en live car les guitares sont davantage mises en avant.
“Amazona” (Bryan Ferry/Phil Manzanera)
Surprise : Morrissey reprend ici “Amazona”, un morceau de Roxy Music écrit par Bryan Ferry et Phil Manzanera figurant sur l’album ‘Stranded‘ (1973)
La version originale était flamboyante et glam ; Morrissey ralentit le tempo et transforme la chanson en pièce sombre, presque gothique.
Mention spéciale au solo de guitare.
“Headache” (Morrissey / Gustavo Manzur)
“Headache” séduit par son arrangement jazzy (batterie aux balais, cordes délicates) et son humour grinçant.
Morrissey détourne ici le langage du mariage pour en faire une métaphore de l’ennui et du désenchantement, dans la lignée de ses textes les plus caustiques. Il remplace les mots liés au mariage par le mot « mal de tête ».
Sa manière de chanter rappelle le morceau Lifeguard Sleeping, Girl Drowning, extrait de son classique Vauxhall And I.
Elle évoque aussi certaines chansons plus anciennes comme “Will Never Marry” (1990) ou “Kick the Bride Down the Aisle” (2014).
La musique, douce et élégante, contraste avec des paroles d’un pessimisme presque brutal — jusqu’à la chute finale : « I don’t even love you ».
“Boulevard” (Morrissey / Alain Whyte)
Ambiance nocturne pour ce morceau co-écrit avec le fidèle Alain Whyte.
“Boulevard” est une ballade lente au piano minimaliste, portée par une basse à l’archet et une guitare acoustique.
Elle me rappelle les chansons de Brel et d’Aznavour (lui aussi, né un 22 mai).
“Zoom Zoom the Little Boy” (Morrissey / Jessie Tobias/Mike Daly)
La chanson, au titre étrange, est signée Jesse Tobias. Sorte de jerk psyché, elle mélange sonorités orientales, sitar électrique et groove jazzy.
Les paroles sont volontairement énigmatiques, entre comptine et ode à la protection des animaux. On pense par moments à l’imaginaire de Lewis Carroll..
C’est l’un des morceaux les plus fantasques et addictifs du disque !
Une chanson calibrée pour les radios dans la même veine que » You’re the one for me Fatty. «
“The Night Pop Dropped” (Morrissey / Jessie Tobias/Mike Daly)
Ce morceau faisait parti des inédits dévoilés lors de sa tournée 2023 et notamment à Paris. Il devait figurer sur l’album Without Music the World Dies qui n’est jamais sorti.
Avec “The Night Pop Dropped”, le Mozfather regarde en arrière et semble méditer sur la disparition d’une certaine idée de la pop.
Certains y entendent un hommage discret à David Bowie. Le morceau, légèrement funky, évoque par moments l’élégance de Stevie Wonder. Sur scène, les images du chanteur Jackie Wilson sont généralement projetées lors de son interprétation.
« Je savais que je serai une pop star, même si j’avais de l’acné et qu’on me disait que je rêvais. Je savais, au plus profond de moi, que j’étais glamoureux. » Morrissey
“Kerching Kerching” (Morrissey / Camila Grey Gutierrez)
Le titre imite le bruit d’une caisse enregistreuse !
“Kerching Kerching” est une satire de l’industrie musicale et de son obsession pour l’argent.
Morrissey y règle ses comptes avec le show-business, dans la lignée de “Paint a Vulgar Picture” ou “Frankly, Mr. Shankly” de The Smiths.
Sarcastique, mordant, très Morrissey !
“Lester Bangs” (Morrissey / Camila Grey Gutierrez)
C’est un hommage à Lester Bangs. Morrissey imagine une conversation avec celui qui a contribué à transformer la critique musicale en forme d’art.
Lester Bangs était un critique et écrivain rock américain légendaire, connu pour son style passionné et incisif dans Creem et Rolling Stone. Figure emblématique du proto-punk et du glam des années 1970, il a écrit des critiques et des essais influents sur les New York Dolls et Lou Reed, défendant avec conviction un art brut et authentique.
« À la base, j’ai développé mon mode d’interview en posant aux artistes les questions les plus insultantes qui soient. Parce que le boulot de critique est terriblement ennuyeux, qu’il faut jurer obédience aux rock stars qui sont des personnes comme les autres ». Lester Bangs
La chanson évoque les nuits de bière tiède et de disques bruyants, mais rappelle aussi l’adolescence de Morrissey lorsqu’il écrivait des lettres et livrait ses chroniques acerbes aux magazines musicaux comme le Melody Maker et New Musical Express.
Composée par Camila Grey, c’est l’un des moments les plus émouvants de l’album. Musicalement, la chanson est sublimée par un saxophone minimaliste.
“Many Icebergs Ago” (Morrissey / Gustavo Manzur)
Longue ballade co-écrite avec Gustavo Manzur. Morrissey y revisite les souvenirs d’un Londres disparu, énumérant pubs et lieux chargés de mémoire.
Il cite des pubs situés dans l’East End de Londres: Ten Bells (associé aux victimes de Jack l’Éventreur : Annie Chapman et Mary Jane Kelly), Bow Bells, Dundee Arms, Green Man, White Hart, Grave Maurice, Sebright Arms, Blind Beggar.
Sans aucun doute, la chanson la plus nostalgique et mystérieuse de l’album.
“The Monsters of Pig Alley” (Morrissey / Alain Whyte)
Le disque se conclut en beauté avec un morceau écrit avec Alain Whyte.
L’atmosphère est mélancolique. Les paroles évoquent, du point de vue de ses parents, la mort d’un jeune artiste qui aura connu la gloire puis le déclin.
Clôturer cet album empreint de nostalgie par un titre qui renoue musicalement avec ses débuts dans les années 1990 est un choix judicieux et efficace ; il s’agit sans aucun doute de l’un de ses meilleurs morceaux solo à ce jour.
Quand Morrissey chante : « When you’ve tasted fame… nothing else will do », on entend peut-être le témoignage d’un homme qui a connu la gloire, les conflits avec les maisons de disques, et les années d’errance sans label.
Une conclusion douce-amère, mais étrangement apaisée.
“The Monsters of Pig Alley” passe en boucle sur ma platine…depuis le 5 mars 2026. Sans aucun doute, mon préféré !
Make-Up Is a Lie ne cherche pas à reproduire le passé glorieux de Morrissey, ni celui des Smiths.
L’album montre le chanteur parolier fidèle à lui-même : lyrique, provocateur, nostalgique, parfois excessif — mais toujours singulier.
Make-Up Is a Lie mélange plusieurs styles, du funk discret à la ballade gothique, en passant par des touches jazzy inattendues.
À 66 ans, Morrissey continue d’avancer sans chercher à plaire à tout le monde. Et c’est peut-être pour cela qu’il reste si fascinant. Et malgré les polémiques, peu d’artistes peuvent encore se vanter d’avoir une personnalité artistique aussi immédiatement reconnaissable.
Car au fond, les controverses passent… mais les chansons restent.


